Pensées sur la musique

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dimanche 13 juillet 2014

Typologie des processus de composition


Dans une série documentaire de l’IRCAM consacrée à l’analyse des processus de création musicale (un sujet passionnant au demeurant), l’un des responsables de l’institution, Nicolas Donin, distingue chez les compositeurs deux grandes manières de travailler :

  1. La Planification synoptique
  2. L’Idéation heuristique

Malgré leur appellation très pompeuse, ces concepts académiques traduisent deux réalités distinctes que chacun de nous a certainement pu expérimenter dans sa pratique créative – quel que soit le domaine dans lequel il évolue d’ailleurs.

  • Dans la planification synoptique, le compositeur construit d’abord un plan plus ou moins élaboré de l’œuvre afin qu’il serve de cadre à la composition.
  • Dans l’idéation heuristique, le compositeur travaille d’abord sur des éléments musicaux et ses variations afin d’en déduire la forme de l’œuvre.

Dans le premier cas, les éléments musicaux découlent de la forme générale de l’œuvre alors que dans le second cas, la forme générale de l’œuvre découle au contraire des éléments musicaux. 

Du moins si j’ai bien compris la distinction faite par Nicolas Donin…

Dans les opéras, les œuvres à programme ou les musiques de film, la forme est déjà imposée par le texte, la dramaturgie ou le montage : il me semble donc que la planification synoptique s’impose nécessairement, ou du moins, domine le processus créatif. Nicolas Donin explique que les tenants de la musique spectrale comme Grisey ont plutôt tendance à avoir recours à la planification synoptique, ce qui à mon sens se comprend très bien compte tenu du matériau de base. Les travaux préparatoires des compositeurs qui ont recours à cette méthode révèlent avant tout une profusion de plans en tout genre.

En revanche, l’idéation heuristique me paraît plus facilement praticable dans la musique pure thématique qui n’obéit pas à des structures conventionnelles comme la forme sonate (dans ce dernier cas, le plan est nécessairement imposé). J’imagine ainsi que Bach utilisait plus volontiers l’idéation heuristique dans ses fugues. Les esquisses des compositeurs qui ont recours à cette technique de création montreraient plutôt un travail sur des éléments musicaux épars et leurs variations, la structure générale de l’œuvre étant décidée a posteriori ou au fur et à mesure de l’élaboration.

Cette distinction m’intéresse énormément car non seulement elle me paraît très vraie mais elle met parfaitement en lumière le dilemme méthodologique auquel je suis confronté depuis plusieurs années. 

Personnellement, je suis passé par trois stades : l’élaboration chronologique au fil de l’inspiration (une troisième « technique » plus erratique que l’on utilise en général en début de carrière :-D ), un semblant de planification synoptique (à l’exception d’œuvres brèves fondées sur une seule idée comme Tribute ou Monument Valley), puis l’idéation heuristique qui est aujourd’hui ma méthode dominante, sans être pour autant définitive : mon dilemme est en effet d’arriver à avoir une grande richesse d’élaboration d’un même matériau de base tout en l’intégrant dans un plan dramaturgique très construit qui ne dépend pas de ce matériau mais n’exclut pas une interdépendance avec lui.

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mercredi 21 août 2013

Etre artiste selon David Ackert


« Artists are some of the most driven, courageous people on the face of the earth. They deal with more day-to-day rejection in one year than most people do in a lifetime…

Every day, artists face the financial challenge of living a freelance lifestyle, the disrespect of people who think they should get real jobs, and their own fear that they’ll never work again. Every day, they have to ignore the possibility that the vision they have dedicated their lives to is a pipe dream. With every role, they stretch themselves, emotionally and physically, risking criticism and judgment. With every passing year, many of them watch as the other people their age achieve the predictable milestones of normal life – the car, the family, the house, the nest egg. Why? Because artists are willing to give their entire lives to a moment – to that line, that laugh, that gesture, or that interpretation that will stir the audience’s soul.

Artists are beings who have tasted life’s nectar in that crystal moment when they poured out their creative spirit and touched another’s heart. In that instant, they were as close to magic, God, and perfection as anyone could ever be. And in their own hearts, they know that to dedicate oneself to that moment is worth a thousand lifetimes. »

David Ackert


jeudi 3 janvier 2013

L'atonalisme. Et après?


Dans un séminaire qu'il a donné au collège de France à l'invitation de Karol Beffa, le pianiste et compositeur Jérôme Ducros tire une charge à boulets rouges contre l'atonalisme, servie par des exemples édifiants:

Commentaire: l'exemple de 1626 n'est pas anodin et on pourrait regretter que le conférencier, qui ne fait pas toujours très bien la distinction entre la tonalité et la modalité, se concentre essentiellement sur la période contemporaine et postérieure à Bach alors que la musique occidentale européenne (en dehors des britanniques qui se sont toujours refusés à ces excès) a déjà vécu une période analogue au dogme sériel lors du Moyen-Âge avec l'Ars Subtilior.

Par ailleurs, je pense que certains arguments n'invalident pas forcément la musique atonale: l'absence d'attente ou de sens reste un projet valable et sert également le discours postmoderne à partir du moment où ces techniques sont intégrées dans une dynamique tension/détente (n'est-ce pas le cas de l'harmonie non fonctionnelle chez Ravel?).

Certains acquis que la musique atonale a systématisés font d'ailleurs admirablement recette dans la musique tonale: Jérôme Ducros se focalise sur les clusters qui parasitent de manière négative le discours musical alors que la musique d'Eric Whitacre tend à démontrer que les clusters pandiatoniques fonctionnent très bien dans une logique tonale et qu'ils souffriraient de la moindre erreur d'exécution.

En dehors de ces quelques remarques somme toute très personnelles, la démonstration, brillante et libératrice, permet de comprendre en quoi la musique tonale/modale est le creuset nécessaire et indispensable du plaisir musical.


mardi 20 novembre 2012

Serons-nous un jour à court de musique originale?



samedi 20 octobre 2012

Cédric Salmon - Développer sa créativité


Cédric Salmon est un jeune auteur qui dispense pour les scénaristes des formations en ligne de plus en plus réputées. Il y a quelques temps, il a décidé de mettre quelques uns de ses cours vidéo en libre accès. Parmi lesquels un passionnant cycle sur la créativité que vous pourrez retrouver sur cette page et que je recommande vivement de regarder. Cédric Salmon y décrit notamment le rôle néfaste de l'autocensure par le cerveau gauche. Il décrit et analyse des situations qui sont inhérentes au processus de création: ses recommandations sont valables pour tous les créatifs, qu'ils soient scénaristes ou compositeurs.

lundi 25 juin 2012

Brian Eno et les ordinateurs

 

En faisant une recherche sur les "stratégies obliques", je suis tombé par hasard sur une longue citation de Brian Eno que je trouve tout à fait intéressante.

C'était au Virgin des Champs Elysées en 1998 - l'anecdote est relayée par Jean-Noël Roueste.

Les ordinateurs sont le reflet des hommes qui les ont développés. Et les hommes qui les ont développés vivent entièrement dans cette partie de leur corps (il montre sa tête). Donc l'acte physique d'utiliser cet objet (il montre la souris) me dégoûte. Ca me rend malade de l'utiliser, je pense que c'est une horrible machine. Quand je dis que les ordinateurs ne sont pas assez africains, je veux dire qu'ils n'impliquent aucune partie de notre corps dans un rythme physique, de façon excitante... Vous savez, nous avons ce truc ici qui s'appelle notre corps, qui a mis trois millions d'années pour arriver où il en est aujourd'hui et qui fonctionne vraiment bien. Et maintenant voilà qu'on arrive à cette machine qui n'a que 25 ans derrière elle et qu'on abandonne complètement cet outil-là (en montrant son corps). C'est complètement idiot. Je travaille tout le temps avec des ordinateurs et ça m'insupporte. Je me sens mourir quand je les utilise. Vous savez la raison pour laquelle les gens qui travaillent en permanence sur des ordinateurs pratiquent toujours des sports extrêmes ou bien sont sado-masochistes ? C'est parce qu'ils n'utilisent pas leur corps au quotidien. (rires dans l'assistance) Vous ne saviez pas ça ?

Il n'y a sans doute pas lieu de faire de longs commentaires sur cette réflexion mais je trouve la question toute à fait pertinente pour nous musiciens qui pratiquons la MAO quotidiennement. L'ordinateur n'offre en effet aucune emprise à l'expression immédiate d'une émotion musicale. Pour cela il faut un outil intermédiaire qui permette au compositeur de disposer intuitivement en temps réel d'une multitude de choix. En 1998, ces outils étaient moins nombreux qu'ils ne le sont aujourd'hui: instruments/claviers MIDI, contrôleur XY, surfaces de contrôle et tablettes tactiles, autant d'objets qui permettent aujourd'hui de restituer un peu du geste instrumental. Autant d'objets qui sont eux même des erzatz d'outils bien plus puissants car imprévisibles et imparfaits: l'instrument et... l'imagination ("l'audition intérieure"). Depuis quelques années, je suis de plus en plus convaincu qu'il est indispensable pour un compositeur de prévoir dans son processus de création une étape où il quitte l'ordinateur et où il est en prise directe avec la matière sonore (improvisation instrumentale, chant, structuration mentale...). C'est à ce moment là que le créateur peut lâcher prise et se connecter à ce qu'il a au plus profond de lui. Je suis également persuadé que c'est cette spontanéité qui permet de gagner en rapidité lorsqu'on travaille dans des délais serrés: je développerai sans doute cette idée plus tard!
 

lundi 14 février 2011

Black Swan et le processus de création

Porté par une Natalie Portman impressionnante, à qui l'on promet déjà l'oscar, le nouveau film de Darren Aronofsky fait un carton plein dans les salles cette semaine. Black Swan est en effet un film foudroyant qui prend aux tripes et se déploie à la manière d'un immense crescendo lyrique. Une sorte de cauchemar hallucinatoire rappelant Requiem For A Dream et dont l'apothéose laisse le spectateur abasourdi.

Le parti pris est radical, mais ce qui m'a le plus intéressé dans ce film est ce qu'il dit de la création. Plus qu'un film sur le Lac Des Cygnes, plus qu'un film sur la peur de soi, plus qu'un film - par ailleurs réaliste - sur les coulisses de la danse classique, Black Swan me semble être une réflexion passionnante sur le processus de création. Du moins, la méthode jusqu'au-boutiste du chorégraphe incarné par Vincent Cassel, au delà du malaise qu'elle suscite, m'interpelle fortement.

Afin d'extirper du corps de Nina le cygne noir, la sensualité, la folie, la confiance dont elle aura besoin pour le rôle, Thomas Leroy lui conseille d'oublier cette technique qu'elle maîtrise à la perfection. Voyant qu'elle a des difficultés à s'abandonner, le chorégraphe, qui l'a déjà embrassé par surprise pour la faire réagir, l'interroge sur sa vie sexuelle puis en vient lui demander un devoir un peu particulier à faire à la maison: se caresser. Plus tard, grâce à une amitié perverse avec sa rivale Lily (interprétée par la ravissante Mila Kunis), elle perd complètement le contrôle d'elle-même sous l'effet d'un cachet d'ecstasy. Elle prend ainsi son indépendance morale (l'autorité de sa mère qui transfère sur elle ses espoirs déçus), affronte littéralement sa part d'ombre et cède à une énergie autodestructrice qui lui permet de toucher enfin au sublime...

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jeudi 25 novembre 2010

La valeur de l'expérience: une jolie anecdote

À Paris, une femme aborde Picasso et lui demande de dessiner son portrait. Il accepte, lui rend le petit dessin et réclame 5 000 francs en paiement. La femme pâlit et dit : « Mais ça ne vous a demandé que trois minutes ! ». Picasso répond : « Non. Ça m’a demandé toute une vie. »

Source: "L'art de gérer sa carrière", 2009

mardi 7 septembre 2010

Tous les matins du monde: art de la démonstration et art de l'introspection


Le monde a appris avec tristesse le décès du réalisateur Alain Corneau le 30 août. Son film le plus connu et le plus encensé, "Tous les Matins du Monde", sorti en décembre 1991, a été rediffusé ce lundi soir à la télévision. A l'époque où je l'avais regardé, cette adaptation du livre de Pascal Quignard m'avait beaucoup marqué. Je ne l'ai pas revu depuis, mais il exerce encore sur moi une influence profonde. En discutant virtuellement avec une ancienne camarade de classe sur Facebook, elle aussi férue d'Histoire (davantage que moi cependant), j'ai compris que l'importance que ce film avait eu dans ma vie n'était pas uniquement liée à mon amour déjà ancien pour la musique baroque et la viole de gambe (quoique c'est avec ce film que comme beaucoup, j'ai découvert le travail remarquable de Jordi Savall) mais bien à autre chose.

En résumé, le film (comme le livre) décrit l'antagonisme qui a opposé deux violistes pendant le règne de Louis XIV. Sainte Colombe, qui élève seul ses deux filles après la mort de sa femme reçoit un jour la visite d'un jeune violiste qui désire étudier avec lui, Marin Marais. Non sans réticence au début, le maître de la viole de gambe accepte de lui enseigner une partie son art. Mais le jeune garçon est ambitieux; très vite une querelle éclate entre les deux hommes. Marin Marais, non sans avoir séduit la fille aînée de Sainte Colombe, attisant en elle une passion qui lui sera fatale, entame alors une carrière brillante à la Cour. Il s'échappe de temps en temps pour écouter, caché, le vieil homme qui joue seul, sans relâche, dans sa petite cabane. Le maître s'en aperçoit et consent à lui révéler ses secrets. La fin du film révèle qu'au delà de l'antagonisme qui les opposait, les deux hommes étaient en réalité mus par une admiration réciproque.

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samedi 28 août 2010

Le post-sérialisme en question. Réponse à un billet de Claude Samuel sur Qobuz

Yves Riesel, fondateur de Qobuz et d'Abeille Musique a publié sur son facebook un lien vers le blog de Claude Samuel, où ce dernier réagissait à une phrase de Jacques Attali : "Je suis indifférent ou hostile à la musique non harmonique. Pour moi, ce n’est pas de la musique."

Article

Avant de réagir à ces propos, une petite notice biographique. Claude Samuel a été producteur de disques et homme de médias. A la radio et dans ses écrits, il défendu ardemment, à partir des années 60, la musique de notre temps, et plus particulièrement la musique de Messiaen, de Boulez ou de Xenakis. Il a créé en 1991 ce que je crois être le plus grand festival de musique contemporaine parisien: le Festival Présences.

En pleine lecture de l'essai de Duteurtre (qui ne fait que confirmer ce que je pensais déjà), je ne peux pas rester indifférent face aux arguments de Claude Samuel. Son parcours, ses goûts, sa façon de réagir aux propos d'Attali dont il dénonce l'"inculture", le rangent définitivement parmi ces ayatollah de la musique sérielle dont parle à raison l’essayiste.

Vous l'avez compris, je suis parfaitement d'accord avec le constat d'Attali si sa phrase d'origine veut dire ce que Claude Samuel veut lui faire dire. Il est évident que Jacques Attali ne prônait pas la musique monodique mais bien la musique tonale consonante. La phrase est directe, un peu brutale, mais on pourrait également considérer qu'elle est à la mesure de la violence dictatoriale dont ont fait preuve les animateurs du post sérialisme pendant trente ans. A ce propos, dire que Boulez fustige les académismes sonne comme une belle plaisanterie: historiquement parlant, il est évident que Boulez est le principal artisan d'un académisme de la nouveauté qui a phagocyté pendant plus de trente ans la création musicale française et les dispositifs octroyant des subventions étatiques.

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