Faut-il croire David Lynch lorsqu'il dit qu'un artiste ne doit pas être dans le négatif pour créer?
Par Damien Deshayes le mardi 6 mai 2008, 23:09 - Pensées sur la musique - Lien permanent
Au cours d'une rencontre organisée par le Divan du Monde, le réalisateur David Lynch a évoqué les effets positifs de la méditation transcendantale dans sa vie de tous les jours.
Une jeune fille lui a demandé si cette absence de "négativité" (sic) ne nuisait pas à sa créativité. David Lynch a répondu avec humour que c'était bien français: l'artiste doit mourir de faim, sombrer dans la déprime, succomber à la mélancolie... Et de poursuivre sur un ton très convaincu que la méditation permettait au contraire de faire jaillir les idées les plus profondément enfouies.
"NB: les lignes qui vont suivre ont une portée très philosophique et pourront paraître prétentieuses. J'avais réellement envie de parler de ce sujet de la façon la plus complète possible. Je ne pense pas que ce sera le dernier sujet que je traiterai de cette façon..."
Le paradigme de l'artiste romantique, solitaire et torturé: mythe ou réalité? pourrait-on se demander...
Je me suis souvent posé cette question et je me la pose encore.
Il faut d’abord distinguer ce qui relève de l’art et de l’artisanat. La différence que je fais entre ces deux conceptions est l’une des quelques divergences que je peux avoir des collègues. Certains aspirent à devenir d’honnêtes artisans, d’autres à devenir des artistes. Etre artiste, c’est être démiurge, c’est créer quelque chose dans le but de donner au public une partie de soi, une dimension spirituelle, une émotion profonde, un message de nature intellectuelle. Aujourd’hui avoir cette ambition, celle d’aller plus loin, semble être de l'arrogance… Comme si la musique fonctionnelle ne pouvait souffrir cette ambition (alors qu’en musique de film, voir dans cette activité un asservissement, c’est oublier qu’un musicien est coauteur du film donc un collaborateur essentiel). Comme si le remède à l’indigence artistique supposée de notre époque ne pouvait être résolue autrement qu’en ayant une ambition artistique désintéressée, loin de toute préoccupation financière.
Un artisan ne donne pas nécessairement de lui pour créer. Il applique des techniques afin de construire une œuvre cohérente, jolie mais qui n’a pas la particularité d’être réellement unique. Beaucoup de compositeurs de film le sont.
L’être humain est complexe : il s’est construit en apprenant du bonheur comme du malheur. Il n’est pas de bien sans mal, et j’ose croire que le malheur est ce qui permet à l’homme d’approfondir sa réflexion et sa vision de son environnement. Le bonheur conduit au contentement de soi : pourquoi changer si tout va bien ? J’ai du mal à comprendre qu’un homme qui n’a pas vécu la douleur de la mort, qui n’a pas de blessures profondes puisse avoir quelque chose à dire qui ait un sens et une portée émotionnelle profonde. C’est en ayant une expérience équivoque de la vie qu’on peut apporter quelque chose aux autres. Que l'oeuvre artistique soit destinée à faire rire ou à pleurer (beaucoup de comiques sont en fait des gens tristes ou torturés).
Certains analystes lient parfois la créativité à des manques affectifs, à des frustrations profondes. On ne compte plus les artistes qui ont souffert de problèmes psychiatriques. Serait-ce nécessaire ? Je n’en sais rien. Mais force est de constater qu’il n’y a aucune raison pour qu’une personne totalement équilibrée ressente le besoin de s’exprimer, de cristalliser ses émotions dans une œuvre d’art. Depuis que je suis enfant, j’ai toujours pensé qu’on créait pour prendre de la distance avec ses émotions en les gravant dans le marbre pour pouvoir les contempler et leur faire face. Une dimension thérapeutique en somme.
Un artiste qui vivrait comme tout le monde, qu’apporterait-il d’original ? Peut-on sérieusement envisager qu’un enfant qui vit dans un monde heureux de type bisounours puisse créer quelque chose qui ne soit pas pauvre et simplet (cela dit, comme le laisse entendre Dante dans la Divine Comédie, même le bonheur perpétuel peut être une torture mentale) ? Evoquer l'enfance me semble pertinent. L'idée même d'acquérir un métier suppose une maturation qui ne s'acquiert qu'avec l'expérience. Une expérience purement pratique mais aussi une expérience faite de prises de recul et de remises en question.
David Lynch à mon sens se trompe dans son analyse en partant du résultat pour justifier les moyens. David Lynch n’est pas un être humain comme tout le monde : il suffit de le voir agiter ses mains pour se rendre compte de cela. Il a vécu, exprimé des choses et l’art n’a pas suffi pour l’apaiser. C’est a posteriori qu’il a choisi sa technique de relaxation, pas a priori.
Tous les créateurs sincères que je connais ont des blessures avérées. j'ai souvent eu l'occasion de lier folie / dépression cyclique et créativité (je crois avoir lu que Ravel était cyclothémique). Même Proust, écrivain bien né, avait sa blessure: celle de l'homosexualité. Les véritables artistes ont souvent des façons de voir les choses qui paraissent anormales au commun des mortels. David Lynch a raison sur un point : on n’est pas forcément obligé d’en arriver à des extrémités. Notamment de se pendre à une grille comme l'a fait Nerval...
Mais est-il possible que cela soit le fardeau à porter ? Quel créateur n’a pas ressenti cette torture mentale que représente la recherche créatrice, cette obsession qui nous amène à nous conduire étrangement, à sombrer dans des angoisses parce que la page reste blanche… Je n’ai jamais ressenti le fait de créer quelque chose comme un acte anodin et sans conséquence. Il demande de puiser au plus profond de soi des émotions, de les travailler et de subir les conséquences de cette mise à nu… Il faut se connaître à fond, il faut avoir vécu, avoir mesuré ses propres failles, connaître les tréfonds de l'âme humaine, pour toucher l'âme sensible de l'autre.
L'artiste est à la fois un psychologue et un psychanalyste. Comme Freud, il n'a pas fini de s'auto-analyser pour comprendre l'autre. C'est l'essence de toute communication, ce que l'art est.
Bien sûr il ne faut pas chercher le malheur (il y a peu est paru un livre apparemment très drôle sur le sujet: il s'agissait de conditionner des être humains au malheur pour en faire des artistes géniaux), il faut juste considérer qu'il est nécessaire et que le rôle de l'artiste est de le transmuter en or.
J'en finirai en citant ce que me disait le très charismatique Yared dans un entretien en 2005 (paru sur Cinézik). Il pensait recevoir sa musique d'en haut. Il désirait que les jeunes compositeurs soient le vecteur d'une expérience spirituelle, qu'ils soient des canaux de réception et de transmission. Qu'on considère Dieu comme une puissance céleste ou extérieure, ou comme une puissance spirituelle intérieure qu'on a voulu considérer de manière anthropomorphique, peu importe. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment un artiste comme Yared voit la création artistique: comme le fait de capter quelque chose qui nous dépasse pour le rendre à son public. Mais comment atteindre son public si on ne le connaît pas (ce qui exige de se connaître soi même dans son entièreté)? Comment peut-on croire que cette opération n'a aucune incidence sur notre propre personnalité?
J'ai peur un peu de me perdre dans les méandres de mes réflexions compte tenu de l'heure tardive. Je vais m'arrêter car je vais finir par me faire peur.. Et vous allez partir en courant de ce blog 
Commentaires
Je me considère moi-même comme compositeur. Mon rapport avec la musique est au départ une attirance "naturelle" pour l'expression. Assez tôt, ce rapport fut de déchiffrer une musique et vouloir automatiquement la changer en ne retenant que les éléments de structure. Par conséquent, je ne voulais pas refaire mais créer autre chose. Cette conception peut paraître légère ou facile en sachant que refaire quelque chose est parfois difficile lorsque l'on apprend la chose au départ. En matière d'état d'être, il faut prendre il me semble en considération deux éléments qui influx sur le comportement de chacun avec son rapport à la création et sa volonté d'en faire quelque chose. En effet, il y a la créativité de l'expression et la volonté d'aller plus loin autrement dit, l'évolution d'une expression artistique et la construction de vouloir être célèbre. Quelle est la différence entre celui qui est doué et celui qui l'est moins. Le premier, maîtrise parfaitement sa matière et déborde de son champ d'action, le second recherche la perfection et a le sentiment de rester dans son champ d'action. En fin de compte, les deux protagonistes vont avoir des rapports différents avec l'expression mais auront avec la reconnaissance une certaine convergence.
On peut aller plus loin puisque lorsque les deux ont atteint leur objectif c'est le rapport avec leur extérieure respectif qui déterminera leur réussite. Par conséquent, la composition et toutes autres forme d'art, repose sur le parcours du créateur et son degrés de capacité en incluant son rapport avec les autres. La souffrance ou le bien être dans ce cas n'est pas un concept majeur à prendre en considération sur le travail final de l'oeuvre. Les deux artistes peuvent très bien en majorité exprimer leur art en ne retenant que la matière même. En effet, lorsque vous consacrez plusieurs dizaine d'années a vouloir fabriquer de l'expression en étant plus ou moins doué il en ressort diverses capacités et maîtrise. Par conséquent, vous êtes imprégné de vôtre parcours de compositeur. Le reste ne concerne que le rapport avec l'extérieur c'est-à-dire la reconnaissance et la célébrité. David Lynch, n'a pas tord ou raison ainsi que le caractère tourmenté de Ravel et ses humeurs; ce qu'il faut retenir c'est que ces deux hommes parmi tant d'autres ont acquis des capacités et vont transcender par conséquent, leur forme d'expression. Ils ont atteint l'expression dans toute son indépendance, dans toute son indifférence. Je pense qu'il ne faut pas chercher obstinément à en fait autant mais de rechercher le moyen d'être pur dans son expression propre. La seule différence entre les gens célèbres et ceux comme moi qui souhaite rester entre l'ombre et l'éclaircie c'est le rapport avec les autres. La musique n'est qu'une forme d'expression nécessaire pour certains ou moins pour d'autres.
Cette nécessité va entraîner une volonté plus ou moins forte au degrés de célébrité. Autrement dit, une personne non célèbre peut également chercher à transcender son expression. David Lynch, ou les autres, puise leur inspiration en regardant ce que font les autres. Ces autres, sont des gens comme vous et moi. En réalité, nous sommes tous liés par la même volonté de s'exprimer. Le parcours importe peu parce qu'il représente nôtre passage sur terre. Comme le dit une expression: " la nature à horreur du vide". Ce qui reste c'est la matière de l'esprit dans les livres ou dans la mémoire de nos proches. Cette matière peut être spontané et éphémère ou bien représenter un véritable parcours. Tous cela est relatif et subjectif.
Wow, Thierry je te sens inspiré
Je vais sûrement vous paraître superficiel mais mon rapport avec la musique est beaucoup plus terre à terre. Je n'ai jamais été attiré par les pensées philosophiques. (je réfléchis quand même, hein ? mais plutôt pour des résolutions de problèmes).
"Etre artiste, c’est être démiurge, c’est créer quelque chose dans le but de donner au public une partie de soi, une dimension spirituelle, une émotion profonde, un message de nature intellectuelle."
Assez d'accord. Et en ce sens, je pense que je suis largement à placer du côté des artisans. J'essaie de donner des émotions, certes, mais rien de vraiment intellectuel ou philosophique.
Quand à la réflexion sur la souffrance, il fût un temps où je ne composais que des musiques tristes car je n'étais pas au mieux dans ma peau (fin de l'adolescence, début de la vie d'adulte). Aujourd'hui, il m'arrive d'avoir des coups de déprime (comme tout le monde), mais je les perçois plutôt comme un frein à l'inspiration.
D'un autre côté, je n'ai encore jamais connu la vraie souffrance. Si demain je perdais mes proches dans un accident de voiture, je ne sais pas si j'aurais envie de tout plaquer ou au contraire me plonger d'avantage dans la création (dimension thérapeutique)...
Je ne suis pas pressé de le savoir, quitte à ne faire que de la jolie musique "fonctionnelle" pendant de longues années.
Ca reste évidemment une réflexion. Je n'ai pas de solution. La remarque de Dolz me paraît assez juste. Il faut dissocier ce qui relève de la maîtrise de la matière qui permet d'aller au delà et le rapport avec les autres. Ma réflexion n'était néanmoins pas liée à la célébrité. Je pense que celle-ci est toujours une question de chance. Célébrité et talent ne sont pas automatiquement liés. Ce que j'aimerais comprendre, c'est pourquoi se met-on à faire de l'art, et comment l'on arrive à "créer" (la maîtrise ne suffit pas à mon sens).
C'est une question sans fin de toute manière...
Le rapport de l'artiste à la création. Une grande question que celle-ci?. Cependant, tenter d'y répondre n'est peut-être pas si insurmontable. Pardon de revenir à des choses un peu simple mais cela est relatif il me semble au parcours de chacun. Autrement dit, une grande part de psychologie et de sensibilité. Ce rapport qu'on la plupart des gens à la matière n'est pas simple. J'observe par exemple le parcours de ma fille qui a aujourd'hui 12 ans. Son rapport avec les autres était comment dirais-je, un peu compliqué; non pas parce qu'elle n'était pas sociale, mais ses centres d'intérêts étaient différents. Cela engendre une attitude centrée sur soit et la matière qui comble à ce moment précis s'explique par un manque. Pour ma fille cette matière c'est le dessin. Elle dessine en moyenne cinq croquis par jour et ceci depuis l'âge de trois ans. Avec le temps, son rapport avec les autres c'est amélioré mais son dialogue avec la matière lui n'a pas changé.
Pour revenir à mon cas, l'inspiration est quelque chose qui vient également combler un manque affectif. Néanmoins, je ne vais pas raconter mes périples que je garde pour moi.
Pour répondre à mes collègues, il est vrai que l'inspiration ou l'art et différent de ce que l'on a déjà parlé (le bien être, le parcours, la célébrité ou la chance) avec Tanguy l'enjoliveur de notes et Damien à la recherche des notes perdues (je plaisante bien sûr). Ces deux compositeurs parmi tant d'autres vont trouver le moyen de structurer quelque chose de subjectif (musique) en mots, sensation, spiritualité (comme Gabriel Yared), non conformisme (ça c'est moi) etc...
Les mots servent à communiquer avec l'autre mais l'art à sa genèse dans le personnage que nous sommes. La sensibilité en est une part importante.
Je prends par exemple un voisin avec qui j'ai eu des contacts d'ordre scolaire (enfants dans la même école). Sa vision du monde et son rapport notamment avec la musique et l'art relève de quelque chose qui m'a toujours surpris venant de personnages du même type. Pour ce dernier, les artistes sont des gens qui ne travaillent pas vraiment et qui expriment pour la plupart des choses qui n'ont pas beaucoup d'importance (cela peut tenir la route après tout). Autrement dit, ce sont des gens secondaires qui quant ils réussissent c'est toujours un peu louche ou en tout cas pas très claire....
Un jour, je montre à ce voisin un tableau simple et lui demande un avis. Il me répond qu'il n'y connais rien. J'insiste avec délicatesse et pédagogie; rien, il n'est absolument rien sortie de sa personne. Cela n'a rien à voir avec la connaissance mais bien avec la sensibilité qui elle exprime une pensée. Par conséquent, la sensibilité fais partie des ingrédients pour être artiste. Un artiste est quelqu'un qui exprime des sensations profondes. La musique est certes différentes de la peinture, sculpture etc... En effet, elle semble si étrange et si naturelle à la fois. Un homme normalement constitué peut se servir du chant pour exprimer se qu'il ressent alors que peindre, sculpter n'est pas à la porté du premier venu. Pourtant, au delà de se fait naturel, la musique semble exprimer des choses étranges voire un langage extrêmement compliqué dans certains cas? D'où cela vient et comment les récepteurs que nous sommes arrivons à en capter les ondes ? Ce point d'interrogation peut revêtir toutes les formes possibles et inimaginables mais une chose est sur, c'est que des gens continuent à le faire et cette vague évolue avec les outils informatiques et Internet. C'est son parcours, sa sensibilité et sa chance qui fait l'artiste. Comme le dit Gréco Casadesus, être sous la lumière est une chose tout aussi subjective que la musique.
Eh ben dis donc j'ai de la chance que mon message suscite autant de remarques
Je ressens la même chose que ta fille de 12 ans et je crois que ma décision de poursuivre mon désir inné de créer (d'écrire puis de composer, en passant brièvement par les arts plastiques où je me débrouillais pas si mal) est liée aussi à une blessure profonde vécue lorsque j'avais une dizaine d'années, et qui est également liée à mes rapports avec les autres et sans doute à ma personnalité (comme toi je n'expliquerai pas davantage).
On peut être heureux et avoir néanmoins des choses à dire, ressentir le besoin d'exprimer artistiquement son inconscient.
Pour moi il s'agit de cela, par l'art on laisse parler son inconscient, tourmenté ou non.
Nous sommes tous des névrosés je vous le rappelle.
On peut considérer être heureux sans l'être véritablement.
Tout est relatif en somme (ce qui nous avance bien lol)
Pour ma part je ne crois pas qu'il suffit d'être un écroché vif pour être un artiste.
Comme il existe des personnes simples capables d'avoir une réflexion profonde sur la vie sans en avoir connue tous les malheurs.
Tout existe, et il faut de tout pour faire un monde.
(encore un lieu commun? Je ne suis pas en forme aujourd'hui !)