Le paradigme de l'artiste romantique, solitaire et torturé: mythe ou réalité? pourrait-on se demander...

Je me suis souvent posé cette question et je me la pose encore.

Il faut d’abord distinguer ce qui relève de l’art et de l’artisanat. La différence que je fais entre ces deux conceptions est l’une des quelques divergences que je peux avoir des collègues. Certains aspirent à devenir d’honnêtes artisans, d’autres à devenir des artistes. Etre artiste, c’est être démiurge, c’est créer quelque chose dans le but de donner au public une partie de soi, une dimension spirituelle, une émotion profonde, un message de nature intellectuelle. Aujourd’hui avoir cette ambition, celle d’aller plus loin, semble être de l'arrogance… Comme si la musique fonctionnelle ne pouvait souffrir cette ambition (alors qu’en musique de film, voir dans cette activité un asservissement, c’est oublier qu’un musicien est coauteur du film donc un collaborateur essentiel). Comme si le remède à l’indigence artistique supposée de notre époque ne pouvait être résolue autrement qu’en ayant une ambition artistique désintéressée, loin de toute préoccupation financière.

Un artisan ne donne pas nécessairement de lui pour créer. Il applique des techniques afin de construire une œuvre cohérente, jolie mais qui n’a pas la particularité d’être réellement unique. Beaucoup de compositeurs de film le sont.

L’être humain est complexe : il s’est construit en apprenant du bonheur comme du malheur. Il n’est pas de bien sans mal, et j’ose croire que le malheur est ce qui permet à l’homme d’approfondir sa réflexion et sa vision de son environnement. Le bonheur conduit au contentement de soi : pourquoi changer si tout va bien ? J’ai du mal à comprendre qu’un homme qui n’a pas vécu la douleur de la mort, qui n’a pas de blessures profondes puisse avoir quelque chose à dire qui ait un sens et une portée émotionnelle profonde. C’est en ayant une expérience équivoque de la vie qu’on peut apporter quelque chose aux autres. Que l'oeuvre artistique soit destinée à faire rire ou à pleurer (beaucoup de comiques sont en fait des gens tristes ou torturés).

Certains analystes lient parfois la créativité à des manques affectifs, à des frustrations profondes. On ne compte plus les artistes qui ont souffert de problèmes psychiatriques. Serait-ce nécessaire ? Je n’en sais rien. Mais force est de constater qu’il n’y a aucune raison pour qu’une personne totalement équilibrée ressente le besoin de s’exprimer, de cristalliser ses émotions dans une œuvre d’art. Depuis que je suis enfant, j’ai toujours pensé qu’on créait pour prendre de la distance avec ses émotions en les gravant dans le marbre pour pouvoir les contempler et leur faire face. Une dimension thérapeutique en somme.

Un artiste qui vivrait comme tout le monde, qu’apporterait-il d’original ? Peut-on sérieusement envisager qu’un enfant qui vit dans un monde heureux de type bisounours puisse créer quelque chose qui ne soit pas pauvre et simplet (cela dit, comme le laisse entendre Dante dans la Divine Comédie, même le bonheur perpétuel peut être une torture mentale) ? Evoquer l'enfance me semble pertinent. L'idée même d'acquérir un métier suppose une maturation qui ne s'acquiert qu'avec l'expérience. Une expérience purement pratique mais aussi une expérience faite de prises de recul et de remises en question.

David Lynch à mon sens se trompe dans son analyse en partant du résultat pour justifier les moyens. David Lynch n’est pas un être humain comme tout le monde : il suffit de le voir agiter ses mains pour se rendre compte de cela. Il a vécu, exprimé des choses et l’art n’a pas suffi pour l’apaiser. C’est a posteriori qu’il a choisi sa technique de relaxation, pas a priori.

Tous les créateurs sincères que je connais ont des blessures avérées. j'ai souvent eu l'occasion de lier folie / dépression cyclique et créativité (je crois avoir lu que Ravel était cyclothémique). Même Proust, écrivain bien né, avait sa blessure: celle de l'homosexualité. Les véritables artistes ont souvent des façons de voir les choses qui paraissent anormales au commun des mortels. David Lynch a raison sur un point : on n’est pas forcément obligé d’en arriver à des extrémités. Notamment de se pendre à une grille comme l'a fait Nerval...

Mais est-il possible que cela soit le fardeau à porter ? Quel créateur n’a pas ressenti cette torture mentale que représente la recherche créatrice, cette obsession qui nous amène à nous conduire étrangement, à sombrer dans des angoisses parce que la page reste blanche… Je n’ai jamais ressenti le fait de créer quelque chose comme un acte anodin et sans conséquence. Il demande de puiser au plus profond de soi des émotions, de les travailler et de subir les conséquences de cette mise à nu… Il faut se connaître à fond, il faut avoir vécu, avoir mesuré ses propres failles, connaître les tréfonds de l'âme humaine, pour toucher l'âme sensible de l'autre.

L'artiste est à la fois un psychologue et un psychanalyste. Comme Freud, il n'a pas fini de s'auto-analyser pour comprendre l'autre. C'est l'essence de toute communication, ce que l'art est.

Bien sûr il ne faut pas chercher le malheur (il y a peu est paru un livre apparemment très drôle sur le sujet: il s'agissait de conditionner des être humains au malheur pour en faire des artistes géniaux), il faut juste considérer qu'il est nécessaire et que le rôle de l'artiste est de le transmuter en or.

J'en finirai en citant ce que me disait le très charismatique Yared dans un entretien en 2005 (paru sur Cinézik). Il pensait recevoir sa musique d'en haut. Il désirait que les jeunes compositeurs soient le vecteur d'une expérience spirituelle, qu'ils soient des canaux de réception et de transmission. Qu'on considère Dieu comme une puissance céleste ou extérieure, ou comme une puissance spirituelle intérieure qu'on a voulu considérer de manière anthropomorphique, peu importe. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment un artiste comme Yared voit la création artistique: comme le fait de capter quelque chose qui nous dépasse pour le rendre à son public. Mais comment atteindre son public si on ne le connaît pas (ce qui exige de se connaître soi même dans son entièreté)? Comment peut-on croire que cette opération n'a aucune incidence sur notre propre personnalité?

J'ai peur un peu de me perdre dans les méandres de mes réflexions compte tenu de l'heure tardive. Je vais m'arrêter car je vais finir par me faire peur.. Et vous allez partir en courant de ce blog :-)