Gérer les instruments: les amateurs et la pratique instrumentale (Partie 1)
Par Damien Deshayes le lundi 18 janvier 2010, 00:20 - Théorie de la Musique - Lien permanent
J’enfonce des portes ouverte mais dans le milieu de la composition pour le cinéma, une question est souvent remise sur le tapis lorsqu’on discute entre collègues ou qu’on négocie avec des producteurs: informatique ou musiciens ? Une question bien évidemment rhétorique puisque 99% des compositeurs vous diront qu’ils préfèrent les musiciens à l’émulation instrumentale.
Dans la réalité, le nombre de « prétendants » qui franchissent le pas est devenu très rare. L’informatique rassure autant le compositeur que le commanditaire. Et l’acoustique devient un rêve auquel souvent on ne se promet d’accéder que lorsqu’on aura assez d’argent pour le faire.
Pourtant, et c’est sans doute une évidence aussi, je ne suis pas sûr qu’on puisse apprendre à gérer des instruments acoustiques sans y avoir été confronté de nombreuses fois. Je crois qu’il est indéniable que ce n’est pas une fois sur place avec un orchestre professionnel qu’on apprend l’orchestration. A moins d’avoir été aidé par un arrangeur ou un orchestrateur, ce qui arrive souvent : mais je crois que plus le compositeur en sait, mieux c’est. Et pour le commanditaire qui finance la réalisation de l’oeuvre, il est plus rassurant de savoir que son compositeur a de l’expérience dans ce domaine. Autrement dit, dans le contexte actuel, c’est le serpent qui se mord la queue. Pour pouvoir négocier au mieux un enregistrement qui nous donnera de l’expérience, il faut pouvoir justifier de ses compétences.
Alors comment apprendre lorsqu’on n’a pas les moyens financiers de recruter des musiciens? Deux solutions: jouer d’un instrument bien sûr, ou… composer pour des amateurs. Cette réponse peut sembler une lapalissade pour ceux qui ont étudié la musique au Conservatoire. Elle l’est sans doute moins pour ceux qui me lisent et qui ont commencé avec l’ordinateur.
Ce sujet étant un peu vaste, il sera segmenté en deux billets.
A) La pratique instrumentale
En général, tous ceux qui ont fait des études musicales poussées maîtrisent au moins très bien un instrument puisque son étude est obligatoire dans le cursus traditionnel. De même, la majorité des autodidactes et ceux qui ont étudié l’écriture ont des notions de piano. En effet, ne pas maîtriser le piano aujourd’hui, quelque soit la manière dont on l’appréhende (improvisation et/ou lecture), est un frein à l’exercice de la musique à l’image puisque le clavier maître facilite énormément la programmation et que cet instrument est le meilleur outil pour vérifier une composition écrite sur table. Néanmoins, j’ai toujours pensé qu’il fallait savoir être curieux et qu’il était toujours bénéfique pour un compositeur de savoir jouer d’autres instruments, de famille et de pays différents.
Les raisons sont diverses.
1°) Je crois tout d’abord que la pratique instrumentale, seule ET en ensemble, aide à avoir une prise concrète avec la musique.
- Seule parce qu’elle permet d’improviser, de chercher, de s’enregistrer sans se poser des questions. De revenir aux émotions les plus brutes. De jouer également les maîtres qui nous influencent, d’avoir dans nos doigts ce qui marche afin de les réutiliser dans des improvisations créatives.
- En ensemble, parce qu’elle contribue non seulement à avoir une idée de ce qui est facile à mettre en place, aux combinaisons qui sonnent mais à avoir l’expérience pratique des lignes mélodiques et des harmonies qui constituent une œuvre écrite pour plusieurs instruments. C’est précisément pour cette raison que j’ai repris la pratique d’un instrument en ensemble depuis 2006 après avoir arrêté de jouer avec d’autres pendant six ans.
2°) La meilleure façon d’écrire pour un instrument est de le connaître à fond. Plus exactement, de l’avoir eu un main et d’avoir joué dessus. Inutile d’être un excellent interprète non plus : être un débutant peut même aider à trouver des modes de jeu originaux (on substitue de l’inventivité à l’insuffisance).
3°) De manière plus pragmatique, maîtriser plusieurs instruments permet de s’éloigner des banques de son pour le même coût, et d’avoir un son « personnel ». Nathan Barr est poly-instrumentiste, comme l’était François de Roubaix. Sa musique pour True Blood a ce son particulier parce que sa musique est acoustique et jouée par ses soins. Face à un budget restreint, peu de compositeurs aujourd’hui ont (ou peuvent avoir, il est vrai) cette démarche. Qu’importe si l’on a appris tout seul : le son de Miles Davis serait-il le même s’il avait appris la musique dans un Conservatoire ?
Mais une chose est sûre : lorsqu’on aborde plusieurs instruments, il faut les travailler, savoir quels sont ceux que l’ont maîtrise le mieux et que l’on peut mettre en avant. La médiocrité ne pardonne pas : je connais de très bons compositeurs qui interprètent eux même leur musique : leur jeu manque tellement d’assurance que leur musique perd de son pouvoir émotionnel. La maîtrise approximative de l’instrument n’est alors plus une fin en soi, mais une façon de maquetter efficacement, d’autant que tous les effets instrumentaux ne sont pas disponibles dans une banque.
4°) L’improvisation ou l’interprétation nourrit le travail de composition, et cela à plusieurs étapes. Dans la préparation du matériau harmonique et mélodique comme à l’étape de l’écriture proprement dite : il m’arrive fréquemment de « composer » des contrechants en improvisant sur mon instrument. Cela me permet de me « libérer » du raisonnement « scientifique » et d’avoir une approche plus spontanée : je corrige ensuite sur le papier s’il le faut, mais la base est produite grâce à l’improvisation. Pourquoi se priver puisque aujourd’hui le relevé est facilité par des logiciels performants comme Celemony Melodyne, qui, s’ils ne permettent pas de développer l’oreille musicale, s’avèrent des outils précieux lorsqu’on n’a pas le temps. Dans certains cas, l’improvisation devient un matériau que l’on retravaille. Récemment, j'ai eu à composer une ambiance africaine pour un projet: si la moitié des instruments (une vingtaine) était émulée par ordinateur, l’autre a été enregistrée à la volée. Je me suis confectionné mes boucles, mes échantillons. J’ai gagné du temps, pris davantage de plaisir à faire cela qu’à programmer, accéléré la retranscription de mes idées et j’ai surtout obtenu des pistes personnalisées et parfaitement adaptées à l’ensemble.
Dans mon travail personnel, je vis souvent comme une frustration de ne pas pouvoir jouer de l’instrument pour lequel j’écris. D’où ma course depuis quelques années pour acquérir plusieurs instruments que je travaille plus ou moins. J’ai l’intime conviction qu’il est plus fructueux et plus valorisant de dépenser de l’argent pour un instrument que l’on peut toucher que de dépenser autant pour quelques dizaines d’instruments « en plastique ».
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