Tous les matins du monde: art de la démonstration et art de l'introspection


Le monde a appris avec tristesse le décès du réalisateur Alain Corneau le 30 août. Son film le plus connu et le plus encensé, "Tous les Matins du Monde", sorti en décembre 1991, a été rediffusé ce lundi soir à la télévision. A l'époque où je l'avais regardé, cette adaptation du livre de Pascal Quignard m'avait beaucoup marqué. Je ne l'ai pas revu depuis, mais il exerce encore sur moi une influence profonde. En discutant virtuellement avec une ancienne camarade de classe sur Facebook, elle aussi férue d'Histoire (davantage que moi cependant), j'ai compris que l'importance que ce film avait eu dans ma vie n'était pas uniquement liée à mon amour déjà ancien pour la musique baroque et la viole de gambe (quoique c'est avec ce film que comme beaucoup, j'ai découvert le travail remarquable de Jordi Savall) mais bien à autre chose.

En résumé, le film (comme le livre) décrit l'antagonisme qui a opposé deux violistes pendant le règne de Louis XIV. Sainte Colombe, qui élève seul ses deux filles après la mort de sa femme reçoit un jour la visite d'un jeune violiste qui désire étudier avec lui, Marin Marais. Non sans réticence au début, le maître de la viole de gambe accepte de lui enseigner une partie son art. Mais le jeune garçon est ambitieux; très vite une querelle éclate entre les deux hommes. Marin Marais, non sans avoir séduit la fille aînée de Sainte Colombe, attisant en elle une passion qui lui sera fatale, entame alors une carrière brillante à la Cour. Il s'échappe de temps en temps pour écouter, caché, le vieil homme qui joue seul, sans relâche, dans sa petite cabane. Le maître s'en aperçoit et consent à lui révéler ses secrets. La fin du film révèle qu'au delà de l'antagonisme qui les opposait, les deux hommes étaient en réalité mus par une admiration réciproque.

C'est peut-être la première fois qu'un film traite frontalement d'une opposition entre deux démarches artistiques qui a toujours été inhérente à l'histoire de l'Art. D'un côté Marin Marais qui travaille sur commande pour la Cour, préfère la virtuosité, et en faisant de son art un instrument de gloire ici-bas, court après la reconnaissance sociale. De l'autre côté, Saint Colombe pour qui l'art est un sacerdoce, un instrument métaphysique qui le lie à l'au-delà, une quête d'absolu qui se pratique dans la solitude afin d'arriver à la quintessence de la musique. Lorsque Marin Marais affirme qu'il veut devenir un violiste célèbre, Sainte Colombe lui répond, furieux: "Vous faites de la musique, Monsieur, vous n'êtes pas musicien" et enchaîne: "Ce que vous écrirez plaira, n'épouvantera jamais. Vous gagnerez votre vie et votre vie sera entourée de musique, mais vous ne serez pas musicien".

Pourtant, les deux hommes finissent par reconnaitre leurs talents respectifs. "J’éprouve de la fierté à vous avoir instruit" confie Sainte Colombe alors que de son côté, Marin Marais, à l'approche de la mort concèdera plus tard la futilité de son art: "Je suis un imposteur et je ne vaux rien.. J'ai ambitionné le néant, j'ai récolté le néant. Du sucre, des louis… et la honte. Lui, il était la musique. Il a tout regardé du monde avec la grande flamme du flambeau qu'on allume en mourant. Je ne suis pas venu à bout de son désir. J'avais un maître. Les ombres l'ont pris. Il s'appelait Monsieur de Sainte Colombe."

Cet antagonisme est vieux comme le Monde. Il est également au centre de tous les débats que l'on peut avoir sur l'Art en général.

Dans un genre musical, coexistent souvent deux tendances : une conception artisanale, commerciale et populaire, qui brille par la "démonstration", et une conception plus personnelle, plus profonde, moins démonstrative, qui se vit intimement et se dévoile grâce à "l'introspection", ce qui la rend plus confidentielle. Pour ma part, je ne porte aucun jugement ni sur l'une ni sur l'autre car je pense très sincèrement que ces deux conceptions sont complémentaires et d'égale valeur (le film est quand à lui plus partisan) : elles se nourrissent l'une de l'autre et remplissent dans la société deux fonctions bien différentes et essentielles: elles sont les deux grands piliers de toute culture artistique.

Il faut cependant se garder de tout manichéisme. Ces deux conceptions ne sont pas exclusives l'une de l'autre. Certains artistes sont dans l'introspection mais cherche tout de même la reconnaissance, et réciproquement. La relation Sainte Colombe/Marin Marais décrite dans ce film suit un paradigme extrême qui la plupart du temps est plus nuancé. Mais présenté sous une forme plus radicale, cet antagonisme exemplaire suscite davantage la réflexion.

Lorsque j'ai vu le film d'Alain Corneau, j'étais Lullyste, comme beaucoup de jeunes baroqueux: j'étais ébloui par la puissance et l'évidence de sa musique, semblable à un feu d'artifices. Quand j'étais enfant, les symphonies de Beethoven me faisaient le même effet. "Tous les Matins du Monde" a contribué à m'ouvrir les portes de cet autre monde, celui qui me semble être le mien désormais et que j'explore depuis quelques années dans mon travail. Aujourd'hui j'aurais plutôt tendance à penser la musique comme Sainte Colombe mais je suis toujours admiratif face à la maîtrise et la virtuosité de ceux qui pratiquent l'art comme Marin Marais, et je suis conscient que le désir de reconnaissance a eu sa part de responsabilité dans mon cheminement artistique. Le grand chantier serait sans doute de réussir à concilier complètement l'art de l'introspection et l'art de la démonstration. Une utopie, peut-être...

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