Black Swan et le processus de création

Porté par une Natalie Portman impressionnante, à qui l'on promet déjà l'oscar, le nouveau film de Darren Aronofsky fait un carton plein dans les salles cette semaine. Black Swan est en effet un film foudroyant qui prend aux tripes et se déploie à la manière d'un immense crescendo lyrique. Une sorte de cauchemar hallucinatoire rappelant Requiem For A Dream et dont l'apothéose laisse le spectateur abasourdi.

Le parti pris est radical, mais ce qui m'a le plus intéressé dans ce film est ce qu'il dit de la création. Plus qu'un film sur le Lac Des Cygnes, plus qu'un film sur la peur de soi, plus qu'un film - par ailleurs réaliste - sur les coulisses de la danse classique, Black Swan me semble être une réflexion passionnante sur le processus de création. Du moins, la méthode jusqu'au-boutiste du chorégraphe incarné par Vincent Cassel, au delà du malaise qu'elle suscite, m'interpelle fortement.

Afin d'extirper du corps de Nina le cygne noir, la sensualité, la folie, la confiance dont elle aura besoin pour le rôle, Thomas Leroy lui conseille d'oublier cette technique qu'elle maîtrise à la perfection. Voyant qu'elle a des difficultés à s'abandonner, le chorégraphe, qui l'a déjà embrassé par surprise pour la faire réagir, l'interroge sur sa vie sexuelle puis en vient lui demander un devoir un peu particulier à faire à la maison: se caresser. Plus tard, grâce à une amitié perverse avec sa rivale Lily (interprétée par la ravissante Mila Kunis), elle perd complètement le contrôle d'elle-même sous l'effet d'un cachet d'ecstasy. Elle prend ainsi son indépendance morale (l'autorité de sa mère qui transfère sur elle ses espoirs déçus), affronte littéralement sa part d'ombre et cède à une énergie autodestructrice qui lui permet de toucher enfin au sublime...

J'aime beaucoup le terme "abandon". Toute création artistique réussie nécessite à un moment une perte de contrôle. Le simple savoir-faire n'a pas pour but de faire apparaître le sublime mais de permettre à celui-ci de se révéler de la meilleure manière. L'art s'accommode en effet très mal de la rigidité et de la froideur de la technique, qui n'en est  que le squelette: la création a plutôt à voir avec le cœur, la respiration, la chair, la transpiration... une énergie qui va bien au delà de la simple "maîtrise". Cet abandon est donc pour moi une condition sine qua non à l'apparition du sublime, et se présente à la fois comme une transgression et comme une transcendance de la technique. Jusque là, la chose est entendue.

Mais pour s'abandonner, il faut que le terreau soit fertile. Il faut avoir vécu suffisamment pour accepter que la digue se rompe. La vie, nos expériences quelles qu'elles soient, ainsi que la somme de celles-ci constituent un matériau nécessaire à la création artistique tout autant que son outil. Comme en alchimie, il s'agit là d'accepter les émotions que l'on "reçoit", de s'enrichir de celles-ci  puis les de transmuter en or .

La question sexuelle n'est dans ce contexte pas saugrenue car le désir sexuel ainsi que la satisfaction de ce désir constituent sans doute la forme la plus absolue d'abandon, d'abandon à soi (égocentrisme) autant qu'à l'autre (empathie). Sans la connaissance de celui-ci, il est plus difficile de se connaître soi et de connaître les autres. S'abandonner, ce serait donc s'ouvrir totalement à ce qui nous est intime et à ce qui nous entoure: c'est une expérience "totale" que l'artiste tente de transcender puis de transmettre au public. On parle de passion amoureuse et de passion de son art. Littéralement, la passion suppose d'être passif, de se faire diriger par ses émotions et non pas par sa tête.

"Vivre" ferait donc partie du travail de l'artiste. C'est à vrai dire une question qui me préoccupe personnellement beaucoup en ce moment. Parce qu'on aime son travail, on s'interdit de vivre et l'on croit que cette prohibition est libératrice de musique alors qu'en réalité elle la musèle. Lorsqu'on compose pour le cinéma, on a souvent des périodes d'enfermement radical sur de longues périodes. C'est un processus de concentration normal et nécessaire. Mais souvent la source se tarit. A défaut de bois, le feu s'éteint. Le créateur doit donc apprendre à s'interrompre, à vivre pleinement sa vie, à multiplier les expériences: voyager, aimer, dépasser des limites... Cela lui permet d'avoir des choses à dire, mais également d'avoir plus de facilité à les dire. Henri Dutilleux a dit un jour que l'inspiration était comme un muscle qu'il faut travailler.

Lorsqu'un créateur est devant sa table de travail, il doit se mettre dans un état d'esprit qui lui permette d'oublier sa technique, sous peine de faire quelque chose de fonctionnel et de purement intellectuel. C'est un processus qui prend du temps. Un ami compositeur me confiait il y a quelques mois la difficulté qu'il avait à expliquer à ses jeunes enfants que lorsqu'il était allongé dans son canapé à ne rien faire il était en réalité en train de travailler! Black Swan montre que cet abandon nécessite un apprentissage. La sensibilité se cultive tout autant que la science. Dans le cas contraire on demeure une coquille vide qui ne résonnera pas pleinement.

En y réfléchissant bien, vous remarquerez à quel point la spontanéité est liée à la réussite de vos oeuvres. On ne construit pas un réceptacle en espérant qu'une braise apparaisse d'elle-même (démarche stochastique par exemple). Une bonne idée arrive toujours très rapidement, sans crier gare. Elle paraît évidente. La réalisation demande du travail mais reste une formalité puisque le feu est là. Il s'agit juste de trouver la cheminée qui le valorise - et le contienne!

Dans Black Swan, Nina est "coincée" dans tous les sens du terme. Elle a des difficultés à "ressentir" les choses. C'est ce qui m'a fait aimer ce personnage auquel nombre de créateurs peuvent s'identifier assez facilement.

 

Commentaires

1. Le jeudi 17 février 2011, 23:33 par Passagère

Wow, quel programme :-) C'est la critique la plus intelligente que j'ai vue de ce film.

Ne reste plus qu'à aller le voir donc. Bizarre, tu n'as pas parlé de la musique du film, sans doute parce qu'elle est ailleurs que dans les sons au vu de ton ressenti dans cet article.

Bien sûr qu'il faut vivre pour être inspiré et surtout, ne rien faire. La part de rêve et d'intégration du vécu est déjà un processus de création.

D'ailleurs l'inspiration arrive bien souvent dans les moments les plus inopportuns, comme ceux où l'on se trouve au milieu d'une piscine ou un lagon, sans clavier ou sans papier et sans crayon :-)))

Du temps où je composais beaucoup, cela m'arrivait souvent au milieu du repas, il fallait que je quitte la table tout de suite pour me plonger dans le piano. Commode quand tu as des invités ;)

Je n'adhère pas à la vision : "La sensibilité s'apprivoise, se dompte", au contraire, c'est un lâcher-prise, ce qui doit se dompter et s'apprivoiser, ce serait plutôt ce qui empêche ce lâcher-prise, les concepts, l'éducation etc...

2. Le vendredi 18 février 2011, 18:55 par Damien D

> C'est la critique la plus intelligente que j'ai vue de ce film.

Merci c'est gentil!!

> Ne reste plus qu'à aller le voir donc. Bizarre, tu n'as pas parlé de la musique du film, sans doute parce qu'elle est ailleurs que dans les sons au vu de ton ressenti dans cet article.

Elle ne m'a pas marqué plus que cela en vérité!

> Je n'adhère pas à la vision : "La sensibilité s'apprivoise, se dompte", au contraire, c'est un lâcher-prise, ce qui doit se dompter et s'apprivoiser, ce serait plutôt ce qui empêche ce lâcher-prise, les concepts, l'éducation etc...

La phrase est équivoque en fait et je crois que nous sommes d'accord. Quand j'ai écrit que la sensibilité s'apprivoise, je l'entendais dans le sens où on doit accepter ce qu'elle induit. Et donc accepter de lâcher prise. Je ne voulais pas dire qu'on devait contraindre nos sentiments, mais bien s'abandonner à eux. Ce n'est qu'ensuite qu'on doit les dompter lorsqu'on formalise l'oeuvre finale.

Vu que cela peut-être prêter à confusion, je pense que cela mérite une modification de l'article :-)

3. Le vendredi 25 février 2011, 12:33 par Coralsound

Très bel article.
Je suis d'accord avec ce que tu dis, on s'abandonne, puis on conscientise et on formalise.

Très content de te lire aussi, coco ;-)

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