J'aime beaucoup le terme "abandon". Toute création artistique réussie nécessite à un moment une perte de contrôle. Le simple savoir-faire n'a pas pour but de faire apparaître le sublime mais de permettre à celui-ci de se révéler de la meilleure manière. L'art s'accommode en effet très mal de la rigidité et de la froideur de la technique, qui n'en est  que le squelette: la création a plutôt à voir avec le cœur, la respiration, la chair, la transpiration... une énergie qui va bien au delà de la simple "maîtrise". Cet abandon est donc pour moi une condition sine qua non à l'apparition du sublime, et se présente à la fois comme une transgression et comme une transcendance de la technique. Jusque là, la chose est entendue.

Mais pour s'abandonner, il faut que le terreau soit fertile. Il faut avoir vécu suffisamment pour accepter que la digue se rompe. La vie, nos expériences quelles qu'elles soient, ainsi que la somme de celles-ci constituent un matériau nécessaire à la création artistique tout autant que son outil. Comme en alchimie, il s'agit là d'accepter les émotions que l'on "reçoit", de s'enrichir de celles-ci  puis les de transmuter en or .

La question sexuelle n'est dans ce contexte pas saugrenue car le désir sexuel ainsi que la satisfaction de ce désir constituent sans doute la forme la plus absolue d'abandon, d'abandon à soi (égocentrisme) autant qu'à l'autre (empathie). Sans la connaissance de celui-ci, il est plus difficile de se connaître soi et de connaître les autres. S'abandonner, ce serait donc s'ouvrir totalement à ce qui nous est intime et à ce qui nous entoure: c'est une expérience "totale" que l'artiste tente de transcender puis de transmettre au public. On parle de passion amoureuse et de passion de son art. Littéralement, la passion suppose d'être passif, de se faire diriger par ses émotions et non pas par sa tête.

"Vivre" ferait donc partie du travail de l'artiste. C'est à vrai dire une question qui me préoccupe personnellement beaucoup en ce moment. Parce qu'on aime son travail, on s'interdit de vivre et l'on croit que cette prohibition est libératrice de musique alors qu'en réalité elle la musèle. Lorsqu'on compose pour le cinéma, on a souvent des périodes d'enfermement radical sur de longues périodes. C'est un processus de concentration normal et nécessaire. Mais souvent la source se tarit. A défaut de bois, le feu s'éteint. Le créateur doit donc apprendre à s'interrompre, à vivre pleinement sa vie, à multiplier les expériences: voyager, aimer, dépasser des limites... Cela lui permet d'avoir des choses à dire, mais également d'avoir plus de facilité à les dire. Henri Dutilleux a dit un jour que l'inspiration était comme un muscle qu'il faut travailler.

Lorsqu'un créateur est devant sa table de travail, il doit se mettre dans un état d'esprit qui lui permette d'oublier sa technique, sous peine de faire quelque chose de fonctionnel et de purement intellectuel. C'est un processus qui prend du temps. Un ami compositeur me confiait il y a quelques mois la difficulté qu'il avait à expliquer à ses jeunes enfants que lorsqu'il était allongé dans son canapé à ne rien faire il était en réalité en train de travailler! Black Swan montre que cet abandon nécessite un apprentissage. La sensibilité se cultive tout autant que la science. Dans le cas contraire on demeure une coquille vide qui ne résonnera pas pleinement.

En y réfléchissant bien, vous remarquerez à quel point la spontanéité est liée à la réussite de vos oeuvres. On ne construit pas un réceptacle en espérant qu'une braise apparaisse d'elle-même (démarche stochastique par exemple). Une bonne idée arrive toujours très rapidement, sans crier gare. Elle paraît évidente. La réalisation demande du travail mais reste une formalité puisque le feu est là. Il s'agit juste de trouver la cheminée qui le valorise - et le contienne!

Dans Black Swan, Nina est "coincée" dans tous les sens du terme. Elle a des difficultés à "ressentir" les choses. C'est ce qui m'a fait aimer ce personnage auquel nombre de créateurs peuvent s'identifier assez facilement.