Perçoit-on chaque tonalité de manière différente?
Par Damien Deshayes le jeudi 25 août 2011, 18:32 - Théorie de la Musique - Lien permanent
La tonalité de do majeur sonne-elle différemment de celle de ré majeur ou de fa # majeur? Pourquoi les romantiques préfèrent-ils les tonalités éloignées alors que celles-ci sont plus difficiles à jouer? Le choix d'interpréter la musique baroque au diapason de l'époque explique-il son succès récent ?
Bien entendu, quand j'évoque la notion de "tonalité", je ne pense pas aux différents modes (majeur, mineur, lydien, pentatonique, mode 2, etc...) mais aux différents états du mode: pour simplifier, je considère ici comme tonalité toute échelle modale que l'on transposerait de manière identique sur chaque note de la gamme chromatique.
Lorsqu'il faut répondre à la question "ressentez vous les tonalités de manière différente?": toute le monde n'est pas unanime: certains musiciens, qu'ils soient expérimentés ou non, qu'ils aient l'oreille absolue ou non, assurent qu'ils ne font pas de différence alors que d'autres musiciens dont je suis la ressentent de manière très claire. Certains musicologues ont d'ailleurs établi des nomenclatures indiquant le caractère de chaque tonalité. La présence d'un tel classement dans des manuels de référence prouve que cette perception n'est pas le fait d'une minorité. En revanche, j'avais noté l'une de ces nomenclatures lors de mon adolescence et lorsque je me reporte à celle-ci, je ne ressens que très rarement le même sentiment que son auteur. J'en conclus donc que si l'on perçoit une différence de caractère entre les tonalités, on ne la ressent pas pour autant de la même manière que son voisin.
A priori, cette différenciation est difficilement compréhensible dans la mesure où le tempérament d'aujourd'hui est "égal": toute transposition est donc nécessairement parfaite puisque les écarts mélodiques et harmoniques sont strictement les mêmes. Je me suis donc demandé si nos sens ne nous trompaient pas et si d'autres raisons ne présidaient pas à ce sentiment.
A cette fin, j'ai tenté plusieurs expériences.
La première a été de transposer manuellement sur un piano, de préférence numérique, car la notion de registre y est moins prégnante que pour d'autres instruments comme le violon ou la flûte. En effet, si au violon vous jouez dans la tonalité en sol majeur en partant du sol en dessous de la portée, vous êtes déjà influencé par le son caractéristique de la corde de sol, qui est encore plus évident lorsqu'elle à vide. En règle générale, tous les instruments à corde et à vent ont des registres susceptibles d'influer sur la perception. En jouant au piano une œuvre ou un accord, et en transposant ceux-ci, je perçois bien la différence.
Dans une deuxième expérience, j'ai cherché à éviter que la disposition des doigts ou la vision de mes mains sur le clavier ne m'influence. En effet, j'ai toujours été convaincu que notre jugement musical était dépendant du contexte visuel: par exemple, on peut diriger l'émotion musicale de l'auditeur grâce aux illustrations accompagnant un disque. Par ailleurs, selon la position de la main sur le clavier, on appuiera plus ou moins bien sur la même touche. Les pianos numériques comme Pianoteq (qui utilise la synthèse et non pas l'échantillonnage) permettent de s'affranchir de cela. N'étant pas un excellent pianiste, il m'arrive souvent de jouer un morceau en do dièse majeur en activant la transposition d'un demi-ton. Rien n'y a fait: je préfère toujours certaines tonalités à d'autres. Pis, je compose différemment selon les tonalités (et également différemment selon que je transpose manuellement ou numériquement).
Mais il m'a fallu vérifier dans un troisième temps que je ne percevais pas la tonalité par comparaison avec la précédente tonalité. C'est quelque chose de très difficile à surmonter car les conditions même des l'expérience impliquent une comparaison. Afin de déjouer ma perception, j'ai joué des accords que j'utilisais fréquemment dans une autre tonalité de manière immédiate après une pause: j'arrivais au même résultat. Je préfère toujours la tonalité de do dièse majeur et ré majeur à do majeur ou sol majeur.
Est-il possible que nous préférions plus facilement des gammes que l'on a moins l'habitude de jouer/d'entendre, ou au contraire celles que l'on a l'habitude de jouer/d'entendre? J'avoue être incapable de répondre à la question, car rien dans ma pratique d'improvisation ou de composition ne m'a permis de confirmer ou d'infirmer cette hypothèse: j'utilise plusieurs instruments différents pour composer et improviser (guitare, piano, flûte, etc...) et chacun me conduit naturellement à adopter une tonalité plutôt qu'une autre. Et je continue à les hiérarchiser.
Quelle raison serait à l'origine de ces sensations?Il est possible que la cause de ce phénomène cognitif se trouve davantage dans des principes acoustiques élémentaires. Plus haut, je suis parti du postulat selon lequel le piano n'avait pas de registre. Or c'est oublier que si l'on joue un accord dans le grave ou dans l'aigu, la sensation n'est pas la même: la couleur change. Une mélodie dans le grave ne procure pas la même sensation qu'une mélodie dans l’aigu.
C'est d'autant plus vrai que dans le grave, un accord serré est plus facilement dissonant qu'un accord dans l'aigu (un accord de quarte augmentée sonne bien dans l'aigu mais pas dans le grave): c'est pour cette raison que l'on adopte fréquemment des dispositions d'accords où les intervalles deviennent de plus en plus serrés à mesure que l'on s'approche des voix supérieures: on suit l'ordre des harmoniques (Do Sol Do Mi Sol (Sib) Do Ré Mi (Fa#) Sol).
C'est une conséquence des lois acoustiques: si un La est accordé à 440 Hz, il sera accordé à 880 Hz à l'octave supérieure et à 220 Hz à l'octave inférieure. Leurs fréquences étant parfaitement proportionnelles (rapport 1/2), les ondes sonores s'emboîtent parfaitement, ce qui explique pourquoi l'octave est l'intervalle le plus consonant qui soit. A chaque période du La le plus grave correspondent deux périodes du La une octave plus haut et quatre périodes du La deux octaves plus haut (et ainsi de suite). Les deux ondes vibrent en même temps à chaque fois que l'on atteint deux périodes. Le rapport de quinte est le plus consonant après l'octave. Son rapport est de 3/2. Les deux ondes vibrent en même temps à chaque fois que l'on atteint trois périodes et non plus deux. Plus on progresse dans l'aigu, plus cette correspondance entre les deux ondes survient rapidement, puisque la fréquence est plus élevée. Les accords dissonants sont donc mieux tolérés par l'oreille dans l'aigu que dans le grave.
On remarquera que l'écart séparant deux fréquences consonantes n'est jamais le même. La reproduction de la structure d'octave n'est pas servile : on n'ajoute pas une certaine somme pour arriver à l'octave mais on multiplie par deux la fréquence initiale, et ce quelque soit la note de départ. Si l'on se représente graphiquement l'étagement de cette structure fréquentielle, on obtiendrait une pyramide et non pas un gratte-ciel. Chaque étage n'aurait pas le même volume que le précédent.
Si les rapports d'octaves sont perçus comme ayant une couleur particulière, pourquoi le fait de déplacer la tonalité sur le spectre fréquentiel comme avec un curseur ne déclencherait pas la même sensation? Un changement d'octave est un changement de hauteur, qui se déplace de la même manière qu'une tonalité lorsqu'elle est transposée. Rien ne semble s'opposer scientifiquement à ce que cette différenciation se fasse également à chaque changement de fondamentale. Seulement, cette perception se ferait de manière plus fine.
Dans ce cas, on pourrait imaginer que nous soyons plus sensibles à une fréquence plutôt qu'à une autre selon des facteurs qui varient en fonction de notre constitution corporelle, de nos conditionnements, du lieu d'écoute. Une onde sonore est une vibration qui entre ou pas en sympathie avec son environnement. Nous ne réagissons forcément pas tous de la même manière puisque personne n'a la même histoire et la même constitution physique. Cela expliquerait pourquoi notre voisin ne perçoit pas la même tonalité de la même manière que nous.Il est possible que je me sois trompé dans le raisonnement mais j'espère au moins avoir ouvert une piste de réflexion.
Qu'en pensez-vous? Ressentez-vous ces différences?
Commentaires
C'est une question intéressante et intrigante. Je me la suis posée également, sans parvenir à trouver une explication définitive ou satisfaisante.
Je me demande toutefois : N'y aurait-il pas en jeu le facteur de l'inharmonicité, même légère, de la plupart des instruments ? En effet, dû à des défauts de conception ou de réalisation, de réglage ou tout simplement de jeu, il est difficile/impossible d'obtenir un son purement harmonique sur les instruments de musique. Même les pianos sont réputés pour être inharmoniques !
De même, j'ai l'oreille absolue, mais selon les instruments, je peux avoir du mal à identifier les hauteurs de note, ou alors à entendre plusieurs sons voire des agrégats ! Le spectre sonore a donc une influence certaine sur la perception ; peut-être ce paramètre entre-t-il donc en jeu pour les tonalités ?
Bonjour Alexis,
Je t'avoue que je n'en sais rien! Mais c'est aussi pour cette raison que j'avais fait l'essai sur un piano numérique qui ne se fonde pas sur l'échantillonnage mais sur la synthèse. Or là aussi, la différence se perçoit.
Mais, si c'était lié à un défaut, pourquoi une tonalité serait-elle perçue de la même manière par les musiciens sensibles à cette différence alors que l'instrument change?
Je t'avoue n'être pas assez calé sur la synthèse pour pouvoir répondre à ton objection !
Par contre, outre les registres des instruments, sur les instruments à cordes on joue beaucoup sur la justesse : selon la tonalité, selon l'harmonie en dessous, on va jouer les notes un peu plus haut ou un peu plus bas. Le tempérament égal n'est que théorique sur les instruments à cordes, ne serait-ce que parce que notre oreille intérieure guide nos doigts qui sont privés de repères visuels absolus. Je connais moins les instruments à vent et leurs habitudes à ce sujet.
Bref, des pistes, mais pas de réponse !