En faisant une recherche sur les "stratégies obliques", je suis tombé par hasard sur une longue citation de Brian Eno que je trouve tout à fait intéressante.

C'était au Virgin des Champs Elysées en 1998 - l'anecdote est relayée par Jean-Noël Roueste.

Les ordinateurs sont le reflet des hommes qui les ont développés. Et les hommes qui les ont développés vivent entièrement dans cette partie de leur corps (il montre sa tête). Donc l'acte physique d'utiliser cet objet (il montre la souris) me dégoûte. Ca me rend malade de l'utiliser, je pense que c'est une horrible machine. Quand je dis que les ordinateurs ne sont pas assez africains, je veux dire qu'ils n'impliquent aucune partie de notre corps dans un rythme physique, de façon excitante... Vous savez, nous avons ce truc ici qui s'appelle notre corps, qui a mis trois millions d'années pour arriver où il en est aujourd'hui et qui fonctionne vraiment bien. Et maintenant voilà qu'on arrive à cette machine qui n'a que 25 ans derrière elle et qu'on abandonne complètement cet outil-là (en montrant son corps). C'est complètement idiot. Je travaille tout le temps avec des ordinateurs et ça m'insupporte. Je me sens mourir quand je les utilise. Vous savez la raison pour laquelle les gens qui travaillent en permanence sur des ordinateurs pratiquent toujours des sports extrêmes ou bien sont sado-masochistes ? C'est parce qu'ils n'utilisent pas leur corps au quotidien. (rires dans l'assistance) Vous ne saviez pas ça ?

Il n'y a sans doute pas lieu de faire de longs commentaires sur cette réflexion mais je trouve la question toute à fait pertinente pour nous musiciens qui pratiquons la MAO quotidiennement. L'ordinateur n'offre en effet aucune emprise à l'expression immédiate d'une émotion musicale. Pour cela il faut un outil intermédiaire qui permette au compositeur de disposer intuitivement en temps réel d'une multitude de choix. En 1998, ces outils étaient moins nombreux qu'ils ne le sont aujourd'hui: instruments/claviers MIDI, contrôleur XY, surfaces de contrôle et tablettes tactiles, autant d'objets qui permettent aujourd'hui de restituer un peu du geste instrumental. Autant d'objets qui sont eux même des erzatz d'outils bien plus puissants car imprévisibles et imparfaits: l'instrument et... l'imagination ("l'audition intérieure"). Depuis quelques années, je suis de plus en plus convaincu qu'il est indispensable pour un compositeur de prévoir dans son processus de création une étape où il quitte l'ordinateur et où il est en prise directe avec la matière sonore (improvisation instrumentale, chant, structuration mentale...). C'est à ce moment là que le créateur peut lâcher prise et se connecter à ce qu'il a au plus profond de lui. Je suis également persuadé que c'est cette spontanéité qui permet de gagner en rapidité lorsqu'on travaille dans des délais serrés: je développerai sans doute cette idée plus tard!