Typologie des processus de composition


Dans une série documentaire de l’IRCAM consacrée à l’analyse des processus de création musicale (un sujet passionnant au demeurant), l’un des responsables de l’institution, Nicolas Donin, distingue chez les compositeurs deux grandes manières de travailler :

  1. La Planification synoptique
  2. L’Idéation heuristique

Malgré leur appellation très pompeuse, ces concepts académiques traduisent deux réalités distinctes que chacun de nous a certainement pu expérimenter dans sa pratique créative – quel que soit le domaine dans lequel il évolue d’ailleurs.

  • Dans la planification synoptique, le compositeur construit d’abord un plan plus ou moins élaboré de l’œuvre afin qu’il serve de cadre à la composition.
  • Dans l’idéation heuristique, le compositeur travaille d’abord sur des éléments musicaux et ses variations afin d’en déduire la forme de l’œuvre.

Dans le premier cas, les éléments musicaux découlent de la forme générale de l’œuvre alors que dans le second cas, la forme générale de l’œuvre découle au contraire des éléments musicaux. 

Du moins si j’ai bien compris la distinction faite par Nicolas Donin…

Dans les opéras, les œuvres à programme ou les musiques de film, la forme est déjà imposée par le texte, la dramaturgie ou le montage : il me semble donc que la planification synoptique s’impose nécessairement, ou du moins, domine le processus créatif. Nicolas Donin explique que les tenants de la musique spectrale comme Grisey ont plutôt tendance à avoir recours à la planification synoptique, ce qui à mon sens se comprend très bien compte tenu du matériau de base. Les travaux préparatoires des compositeurs qui ont recours à cette méthode révèlent avant tout une profusion de plans en tout genre.

En revanche, l’idéation heuristique me paraît plus facilement praticable dans la musique pure thématique qui n’obéit pas à des structures conventionnelles comme la forme sonate (dans ce dernier cas, le plan est nécessairement imposé). J’imagine ainsi que Bach utilisait plus volontiers l’idéation heuristique dans ses fugues. Les esquisses des compositeurs qui ont recours à cette technique de création montreraient plutôt un travail sur des éléments musicaux épars et leurs variations, la structure générale de l’œuvre étant décidée a posteriori ou au fur et à mesure de l’élaboration.

Cette distinction m’intéresse énormément car non seulement elle me paraît très vraie mais elle met parfaitement en lumière le dilemme méthodologique auquel je suis confronté depuis plusieurs années. 

Personnellement, je suis passé par trois stades : l’élaboration chronologique au fil de l’inspiration (une troisième « technique » plus erratique que l’on utilise en général en début de carrière :-D ), un semblant de planification synoptique (à l’exception d’œuvres brèves fondées sur une seule idée comme Tribute ou Monument Valley), puis l’idéation heuristique qui est aujourd’hui ma méthode dominante, sans être pour autant définitive : mon dilemme est en effet d’arriver à avoir une grande richesse d’élaboration d’un même matériau de base tout en l’intégrant dans un plan dramaturgique très construit qui ne dépend pas de ce matériau mais n’exclut pas une interdépendance avec lui.

A priori, la planification synoptique devrait être la méthode qui me convient le mieux car dans ma vie privée comme professionnelle, la planification est presque un art de vivre : j’ai toujours aimé élaborer des stratégies afin d’arriver à tel ou tel résultat (je me définis fondamentalement comme un constructeur). Quand je me retrouve dans une situation qui me préoccupe et que je ne peux pas la régler immédiatement, mon premier réflexe est d’élaborer des listes et un plan de travail (ce qui est un véritable atout dans mon activité cinématographique). La planification synoptique est également totalement conforme à mes ambitions artistiques car elle me permet de conduire un discours signifiant.

Et pourtant, je m’aperçois que si j’ai pu utiliser vaguement cette méthode pendant quelques années (entre 2007 et 2011), elle m’a très vite posé problème, parce qu’elle ne me permettait pas d’obtenir une cohérence thématique et sonore dans des œuvres de musique pure et de longue durée. Fall And Death Of The Tree Of Life, Déserts, pièces globalement athématiques, utilisent vaguement cette méthode : le sujet, la structure sous forme de triptyque et l’articulation globale des idées préexistaient de beaucoup à la composition (bien que la forme ait pu être réévaluée pendant le processus).

Edzengui étant une oeuvre chorale, la planification synoptique s'imposait d'elle même. Néanmoins, les choses ne sont pas aussi simples car étant l'auteur du texte (rédigé sous la forme d'une longue prière), j'aurais certainement pu adopter l'idéation heuristique si je l'avais voulu à partir de ce thème musical qu'on entend au début et qui évoque les polyphonies pygmées.

C’est en 2012 avec Catharsis que j’ai changé mon fusil d’épaule, à l’occasion d’une grande remise en cause artistique que j’ai déjà évoqué plus tôt (un plus grand intérêt pour la forme, ce qui est assez fréquent chez les jeunes trentenaires visiblement). 

Alors que je commençais à honorer cette commande et que j’éprouvais des difficultés à avancer, mon professeur et ami Alexandre Benéteau m’avait exposé ce que j'ai compris être sa méthode de composition (du moins en musique instrumentale pure): trouver une idée musicale et développer autour de celle-ci (son Prélude pour Piano est très construit de ce point de vue).

A l’instar de Monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir (et qui n’en est pas moins heureux cela dit en passant :-D ), j’ai donc adopté progressivement l’idéation heuristique sans le savoir parce qu’elle répondait à mes ambitions artistiques – alors même qu’elle était en totale contradiction avec ma personnalité profonde (j’ai dû me faire violence pour ne pas être tenté de structurer l’œuvre avant d’avoir un matériel suffisant). 

Un des symptômes de ce changement, c’est que je ne choisis plus mon titre et mon sujet au même moment. Avant Catharsis, je choisissais souvent ceux-ci avant la composition. Aujourd’hui, je les détermine après. Le choix d’un titre est d’ailleurs devenu une tâche très difficile pour moi puisqu’il faut réussir à trouver un titre poétique et un sujet qui puissent parfaitement correspondre à la structure que j’ai choisi de manière abstraite – même si j’ai toujours une vague idée des émotions que je veux faire passer ou de la direction que je veux prendre. 

Comme vous l’aurez deviné, Terra Nova, Promised Land et Momentum, pièces profondément thématiques et postérieures à Catharsis, ont totalement été élaborées par idéation heuristique. 

Que vous soyiez compositeur ou pas, je serais curieux de connaître la méthode qui vous convient le mieux donc n’hésitez pas à partager vos idées et votre expérience en commentaire !

Commentaires

1. Le samedi 26 juillet 2014, 16:47 par Alexis

Sujet intéressant !

Je commence presque toujours par chercher de la matière musicale avant de la mettre en forme. Mes amis compositeurs en musique contemporaine semblent également partir d'un matériau, d'un instrument et ses idiomes, ou d'un geste musical.

Par ailleurs, en cours d'élaboration d'une œuvre je trouve généralement le titre, après avoir papillonné d'un titre provisoire à un titre potentiel plusieurs fois. C'est bien souvent le moment-clé : quand j'ai trouvé le titre, je sais où je vais, et cela coïncide avec l'apparition d'une certaine clarté de ce que j'entends et veux faire entendre.

Enfin, j'écris pratiquement toujours la fin très tôt durant le processus, voire en premier car la fin est pour moi le plus important. Je ne sais pas forcément comment commencer ni ce que je vais mettre au milieu, mais savoir comment finir m'indique là encore la direction. Après j'écris le début, car bien commencer est important aussi. Et seulement ensuite je relie les deux extrémités. C'est un peu comme quand je lis un article : je commence souvent par la fin et remonte vers le début, ce qui me permet de savoir aussitôt où on veut en venir et de ne pas perdre de temps.

Cette importance de la fin est assez bien illustrée je trouve par une image qu'utilise Stephen King dans "On Writing" : il compare le processus d'écriture à la découverte d'un fossile. La question est alors : "Comment en est-on arrivé là ?".

2. Le vendredi 1 août 2014, 00:31 par Damien D

Salut Alexis,

Je ne connaissais pas ce livre de Stephen King, je te le remercie me le faire connaître! Vu que je traque tous les ouvrages traitant du processus créatif, je vais voir si je peux me le procurer!

Pour revenir au sujet de fond, je procède également comme toi.

D'abord, il arrive aussi que je trouve le titre en cours de route. J'écris actuellement, par intermittence, une pièce pour piano et il y a quelques semaines, j'ai ressenti l'urgence de trouver un titre, ou du moins un titre potentiellement définitif (après avoir cherché des jours entiers, je suis revenu au premier titre qui m'était venu à l'esprit). Parce que je n'arrivais pas à choisir quel matériau je voulais utiliser pour cette commande (il y a 3 ou 4 idées différentes qui peuvent générer autant de pièces), et surtout à justifier mes choix, à les accepter et à les formaliser. Sans titre, je peux donc avoir l'impression d'avancer à l'aveugle et de faire des choses sans queue ni tête. Bien entendu, je peux avancer sans si je n'en éprouve pas le besoin impérieux. Mais je suis persuadé, comme tu sembles l'être, que trouver son titre en cours de composition ou avant, est très libérateur pour l'écriture. En passant, trouver son titre au préalable n'empêche aucunement de procéder par idéation heuristique.

Enfin, comme toi, je ne procède absolument plus par ordre chronologique, contrairement à ce que je faisais avant. J'écris parfois le début au tout dernier moment (c'était le cas pour Promised Land et Catharsis) mais il m'apparaît surtout nécessaire d'écrire très rapidement, non pas la fin de la pièce, mais son climax (qui peut se trouver au milieu!). De manière très pragmatique, cela évite de ne plus avoir de marge de manoeuvre quand on arrive au climax parce qu'on déjà chargé la barque plus tôt :-D Mais, comme tu le dis si bien, cela indique surtout la direction. La plupart du temps, un climax bien charpenté contient les éléments principaux de la pièce, dont son thème lorsque c'est une oeuvre tonale. Il suffit alors de décortiquer les idées contenues dans celui-ci et de les retravailler afin que tout ce qui précède amène naturellement au climax. Non seulement cela facilite grandement la composition, mais une pièce travaillée ainsi est forcément bien charpentée :-)

3. Le vendredi 1 août 2014, 11:52 par Alexis

Oui, quand tu parles de climax, cela correspond parfaitement à ma façon de travailler aussi. Quand j'y repense, j'aime bien terminer de façon parfois abrupte sur un climax, qui dans mes pièces se trouve souvent à la fin, et qui, comme tu le dis, contient une grande partie des idées présentes au cours de l’œuvre. Disons que je fais deux en un : climax+fin !

4. Le lundi 25 août 2014, 14:12 par Ciryle Coplan

Tout cela semble bien compliqué mais néanmoins fort intéressant. Plus je m’approche de la musique de manière savante et plus elle devient compliquée... Cela doit venir de mon stade chronologique ou bien mes chromosomes... Pour le reste il va falloir encore travailler! ah!! il est loin le temps ou une basse et une guitare faisaient croire à des envolées intersidérales; Cependant parfois j'y crois encore!!!

5. Le jeudi 28 août 2014, 17:50 par Damien D

Bonjour Ciryle,

Je te rassure, nous avons tous à travailler encore énormément :-) J'ai personnellement des listes entières d'oeuvres à étudier, de styles à défricher, de techniques à maîtriser, et à chaque fois que j'ouvre une porte, une centaine d'autres s'ouvrent derrière elle. Williams dit lui-même qu'à 80 ans il a encore beaucoup de choses à apprendre :-) C'est grisant et frustrant à la fois :-)

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